La démocratie
Par mephis, mardi 22 mai 2007 à 20:05 :: General :: #76 :: rss

expliquée aux ignorants
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Dans un article daté du 22 mars 2007 (publié dans un supplément du Monde), Jacques Rancière écrit les lignes suivantes : “L’élection présidentielle directe n’a pas été inventée pour consacrer le pouvoir populaire mais pour le contrecarrer. Elle est une institution monarchique, un détournement du suffrage collectif destiné à le transformer en son contraire, la soumission à un homme supérieur servant de guide à la communauté. Elle a été instituée en France en 1848 comme contrepoids à la puissance populaire. Les républicains avaient cru en limiter le risque par un mandat de quatre ans non renouvelable. Le coup d’état de Louis Napoléon fit prévaloir l’esprit monarchique de l’institution sur sa forme républicaine”.
Après une longue éclipse, l’idée refait surface avec le retour de Charles de Gaulle en 1958. Il s’agit pour le général de revêtir un costume à sa taille : celui d’un homme politique qui se donne à la France tout en la guidant au dessus des partis. L’élection présidentielle est rétablie en 1962 par voie référendaire. La gauche, qui s’était entièrement mobilisée contre le principe de cette élection présidentielle, s’y résoudra au fil des ans. Au contraire même, le costard qui donnait une fière allure au général sera repris sans la moindre retouche par François Mitterand. Aujourd’hui l’élection présidentielle ne soulève plus guère de critiques : le PCF, les Verts et les gauchistes en ont fait l’un des rendez-vous essentiels (voire le plus important) de leur action dans la vie politique.
C’est l’une des explications à l’invraisemblable participation électorale au second tour de l’élection de 2002. La gauche et l’extrême gauche en appelant à voter pour Chirac lui ont donné là légitimité qu’il n’espérait plus, compte tenu de son très faible score au premier tour. Un président élu au rabais n’aurait pas eu les mêmes coudées franches. Ces 80 % décomplexaient une droite qui n’avait dû son maigre avantage du premier tour qu’à la surenchère sécuritaire dans laquelle elle avait entraîné et condamné le PS. Tout le reste en découle. La large élection de Sarkozy de ce printemps 2007 en est l’une des conséquences.
“Aujourd’hui comme hier, poursuit Rancière, l’élection présidentielle est la caricature de la démocratie. Elle la ramène au modèle économique qui gouverne le monde, la loi de la prétendue concurrence au service du “choix rationnel” des individus. Le pouvoir d’intelligence de chacun et le pouvoir de décision collectif sont censés s’y exercer en choisissant un individu doué de vertus exactement antagoniques : représentant de son parti et indépendant à l’égard des partis, penché à l’écoute de nos “problèmes” et capable de nous imposer les lois de la science gouvernementale”.
Cet article de Jacques Rancière se termine sur le constat suivant : “Il n’y a pas de crise ou de malaise de la démocratie. Il y a et il y aura de plus en plus l’évidence de l’écart entre ce qu’elle signifie et ce à quoi on veut la réduire”.
Le chemin se trouve en partie balisé. La démocratie soit, mais encore ? On ne l’a jamais tant invoqué que durant ces trente dernières années. Mot magique, incantatoire, répété à l’envi, perverti. On en arrive à ne plus bien comprendre ce que “démocratie” désigne et recouvre, la croyance prenant le pas sur l’analyse et la réflexion. Cette formulation couvre un espace sémantique qui va de la “démocratie directe” à la “démocratie représentative” (les “démocraties populaires” des anciens pays communistes ne concernant plus que les historiens du XXe siècle). Enfin c’est presque exclusivement de la seconde dont il est question sous la plume des spécialistes de la démocratie.
Dans son ouvrage Principe du gouvernement représentatif Bernard Manin rappelle les principes qui fondent la démocratie représentative. Celle-ci résulte d'une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie. On connaît les formules incisives de Jean-Jacques Rousseau contre la représentation politique : « L'idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est dégradée, et où le nom d'homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n'eut de représentants » (Du contrat social). L'Angleterre du XVIIIe siècle est dépeinte par Rousseau comme « une forme de servitude ponctuée par de brefs instants de liberté ». Jean-Jacques avait bien perçu toute la distance qui séparait « un peuple se donnant à lui-même sa loi et un peuple élisant des représentants pour faire la loi à sa place ».
Précisons que les contemporains de Rousseau partisans de la représentation font également cette distinction : ils évoquent alors « le gouvernement représentatif » ou « la république ». Sieyès remarque un peu plus tard que dans les sociétés qualifiées de « commerçantes » les citoyens n'ont plus « le loisir nécessaire pour s'occuper constamment des affaires publiques ». Le gouvernement se trouve donc confié à des individus qui consacrent tout leur temps à cette tâche. Cette représentation, selon Sieyès, applique dans l'ordre politique le « principe de la division du travail ». A la veille de la Révolution, par conséquent, philosophes et législateurs considèrent comme radicalement différent de la démocratie un gouvernement organisé selon les principes représentatifs.
Si l'on en vient à comparer nos gouvernements représentatifs d'aujourd'hui et la démocratie des cités grecques la distance devient incommensurable. La taille et la complexité de nos sociétés modernes ne suffit pas, loin de là, à expliquer un tel écart. L'histoire, note Manin, montre « que l'impossibilité pratique d'assembler le peuple n'était pas la considération essentielle qui motivait certains fondateurs des institutions représentatives comme Madison et Sieyès ». C'est ici qu'il convient d'évoquer la notion de « consentement par l'élection ». Cette « technique efficace d'engendrement de l'obligation » avait fait ses preuves depuis plusieurs siècles. Le parlement anglais de la fin du XVIIe siècle héritait de ce principe, tout comme les colonies américaines du siècle suivant. En France, la monarchie aux abois convoquait les États Généraux composés de représentants des trois ordres. Se trouvait ainsi ressuscitée une pratique, précise Manin, « dont on connaissait l'efficacité pour engendrer le sentiment d'obligation ». Il ajoute : « De solides raisons conduisent à penser, en tout cas, que les techniques électorales employées par les gouvernements représentatifs trouvent leur origine dans les élections médiévales, celles des assemblées d'états comme celles que pratiquait l'Église (plutôt que dans les élections de la république romaine, par exemple) ». Il faut surtout retenir du « gouvernement représentatif » (ou de la « démocratie représentative ») qu'il oblige en quelque sorte les électeurs à se considérer liés par les décisions prises quelles qu'elles puissent être. Ce que tout pouvoir relevant de ce système traduira par la formule suivante : « Vous avez consenti hier à ce que les représentants parlent à votre place. Il faut obéir aujourd'hui à ce qu'ils ont eux-mêmes consenti ». L'élection renvoie donc à une promesse d'obéissance.
Ce principe énoncé, comment cela fonctionne-t-il aujourd'hui ? Cette manière d'occulter l'aspect « représentatif » pour ne conserver que le mot « démocratie » renvoie à un processus d'idéologisation bien connu. C'est ce que l'on pourrait appeler le démocratisme. Le démocratisme se veut consensuel. Il rassemble sous sa bannière les vieilles oppositions de droite et de gauche (principalement) pour circonscrire leurs affrontements dans un cadre défini par une règle du jeu prétendument démocratique. Ceux qui ne l'acceptent pas (toutes raisons confondues) sont qualifiés d'extrémistes de droite ou de gauche et amalgamés autant que rejetés en tant qu'ennemis de la « démocratie ». Il y a comme une division du travail intellectuel qui chez les penseurs et thuriféraires du démocratisme permet à certains de réfléchir sur le coté « noble » de la question (à savoir le Droit, l'Histoire, la Justice), et à d'autres de se pencher sur un aspect plus « trivial » de la chose : c'est à dire cette autre face du démocratisme qu'est l'économie de marché (manière euphémique de parler du capitalisme).
Ce sont des transfuges du gauchisme, ou des ses marges qui ont redonné un sang nouveau à la « pensée bourgeoise » (pour reprendre la terminologie d'une époque) en la dotant d'un vernis moderniste. Plus de bourgeoisie, plus de prolétariat, plus de luttes de classe : les ennemis d'hier pouvaient se réconcilier autour de la « démocratie ». En ce sens ils venaient d'inventer le démocratisme.
Prolongeons ce propos en reprenant l'une des thèses de Michel Surya dans De la domination. Dans cet ouvrage l'auteur se livre à une analyse sur le pouvoir et la moralisation de sa domination. Surya met en scène nos fameux « démocrates » dans l'un de leurs exercices préférés quand il écrit : « Ceux-là qui vont partout répètant qu'il faut que le pouvoir se démocratise sans voir que l'exiger de lui trahit leur impuissance à lui opposer quelque contre-pouvoir que ce soit qui l'y oblige (...) sans voir que cette exigence qui lui est faite de se démocratiser absolutise le pouvoir. Le porte à l'état de seul juge et seul garant de son démocratisme. La démocratie se totalitarise sans cesser d'être la démocratie ». Michel Surya insiste sur le point suivant : « Mieux vaut le savoir, c'est au nom de la démocratie qu'on liquidera la démocratie ». Car nos démocrates « confondent les choses, donnant à l'une le nom d'une autre: ils répondent de la démocratie quand c'est au capitalisme qu'ils en appellent. Ils se trompent donc en ceci : ils sauvent le capitalisme quand c'est la démocratie qu'ils prétendent défendre. Ils ne se trompent pourtant pas en cela : la défaite de toute critique un soit peu violente du pouvoir est telle que nul ne différencie plus le capitalisme de la démocratie ».
Abordons ensuite un second aspect, encore plus déterminant pour la compréhension de ce démocratisme. Ce dernier tend à rendre les citoyens de plus en plus incompétents. Nous vivons dans un monde davantage soumis aux lois de l'expertise : les experts par définition savent mieux que les intéressés ce qui doit convenir à ceux-ci par exemple en termes de protection sociale, de système de soins, de droit du travail, de retraites et même de liberté individuelle. En période électorale le choix se porte entre des « candidats experts », ceux des partis de gouvernements (susceptibles, comme on l'a entendu récemment pour les présidentielles, de vous dire sans barguigner « combien ça coûte »), et d'autres, les candidats d'un « vote protestataire » (amalgame commode qui renvoie de surcroît les électeurs à un stade infantile, pour bien les distinguer de la démarche « adulte » des premiers). On en arrive à ce paradoxe. Pour donner plus de légitimité au pouvoir politique appelé à gouverner – et à travers lui aux experts dont le rôle et la fonction visent à déposséder les citoyens de leurs compétences – les consultations électorales doivent faire reculer autant que possible l'abstention. C'est dire que le démocratisme fonctionne d'autant mieux que les citoyens se dirigent massivement vers les urnes pour avaliser un tel constat de dépossession.
Le lecteur l'a sans doute compris, l'auteur de ces lignes se veut furieusement démocrate. Je pose comme préalable que les individus devraient décider de ce qui les concerne à tout moment et en tous lieux (à l'usine ou au bureau, dans un quartier ou dans un village, dans le cadre des loisirs ou des services au quotidien). Plus de propriété privée mais une réappropriation collective par secteur géographique ou d'activité. Il va de soi que le seul cadre ici envisageable, c'est à dire d'assemblées souveraines élisant des délégués révocables à tout moment, ne peut qu'être celui de la démocratie directe.
La place nous manque pour faire, ceci posé, l'histoire de la démocratie. Disons, pour résumer, qu'elle passe par les républiques d'Athènes et de Florence, et par des moments révolutionnaires des XVIIIe, XIXe et XXe siècles (en particulier la Commune de Paris , la Catalogne de la guerre d'Espagne , Budapest 1956, mai 68, et toutes les expériences dites de « Conseils ouvriers » ou de « Communisme de conseils »).
Cette histoire qui se situe dans ses derniers prolongements au carrefour des traditions marxiennes et libertaires nous vous la raconterons peut-être un autre jour. En attendant, sachez reconnaître la « démocratie représentative » à travers ce que généralement l'on vous présente ou vend comme étant la démocratie. Nos explications alors n'auront pas été inutiles.
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Commentaires
1. Le mercredi 23 mai 2007 à 08:11, par Mephis
2. Le mercredi 23 mai 2007 à 13:35, par michel
3. Le vendredi 25 mai 2007 à 08:11, par ernesto (dit "che nénesse")
4. Le vendredi 25 mai 2007 à 09:54, par Mephis
5. Le vendredi 25 mai 2007 à 16:16, par ernesto (dit "che nénesse")
6. Le samedi 26 mai 2007 à 14:13, par Doctor
7. Le dimanche 27 mai 2007 à 13:58, par gégène 220 volts AC/DC
8. Le dimanche 27 mai 2007 à 16:29, par Doctor
9. Le dimanche 27 mai 2007 à 17:10, par gégène 220 volts AC/DC
10. Le dimanche 27 mai 2007 à 19:16, par Doctor
11. Le mardi 29 mai 2007 à 02:34, par gégène 220 volts AC/DC
12. Le mardi 29 mai 2007 à 07:33, par Doctor
13. Le mercredi 30 mai 2007 à 00:55, par gégène 220 volts AC/DC
14. Le mercredi 30 mai 2007 à 08:54, par Doctor
15. Le mercredi 30 mai 2007 à 11:43, par gégène 220 volts AC/DC
16. Le mercredi 30 mai 2007 à 14:18, par Doctor
17. Le mercredi 30 mai 2007 à 18:13, par pseudo-nîmes
18. Le mercredi 30 mai 2007 à 19:29, par Doctor
19. Le mercredi 30 mai 2007 à 20:38, par Mephis
20. Le jeudi 31 mai 2007 à 07:49, par Doctor
21. Le jeudi 31 mai 2007 à 08:10, par Mephis
22. Le vendredi 1 juin 2007 à 04:50, par pseudo-nîmes
23. Le vendredi 1 juin 2007 à 09:50, par Mephis
24. Le vendredi 1 juin 2007 à 15:28, par claude
25. Le samedi 2 juin 2007 à 12:12, par Mephis
26. Le dimanche 3 juin 2007 à 08:39, par Mephis
27. Le lundi 4 juin 2007 à 08:27, par marcel en aval
28. Le lundi 4 juin 2007 à 09:03, par Mephis
29. Le vendredi 15 juin 2007 à 09:19, par Mephis
30. Le dimanche 17 juin 2007 à 12:27, par Pol Pot alias Claude alias le coucou !
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